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La colline aux coquelicots, une Histoire, des histoires

La colline aux coquelicots où Ghibli et le temps qui passe

Au cours de mes péripéties universitaires, on a fini par me demander de parler d'animation japonaise. Il faut comprendre que tout ça est encore un peu nouveau pour les enseignants en cinéma (il suffit de voir comment les films d'animation sont traités aux oscars ) et les études sérieuses sur le sujet demeurent rares. La question qu’on m'a demandé d'aborder a été celle du Japon à l'ère de la modernité et quel meilleur film pour l'aborder que La colline aux coquelicots de Goro Miyazaki ?

La colline aux coquelicots est le 15ème long-métrage des studio d'animation Ghibli, sorti en salles le 16 juillet 2011 au Japon et le 11 janvier 2012 en France. Il s'agit d'une adaptation libre du manga éponyme de Tetsuro Sayama et Chizuru Takahashi. Ce film est le second du réalisateur Goro Miyazaki, fils du monstre de l'animation Hayao Miyazaki, cofondateur du studio Ghibli. On retrouve ce dernier au scénario et vous allez le voir, cela peut expliquer pas mal de choix d'adaptation...On peut considérer qu'il s'agit de la première "vraie" collaboration du tandem père-fils. En effet, durant la production du premier long-métrage de Goro, Les contes de Terremer, père et fils ne se serait jamais adressé la parole et Hayao serait sorti de la salle lors de la première projection. Il faut dire que Goro ne se destinait pas du tout à une carrière dans l'animation. En effet, diplômé en Agriculture et gestion des forêts, il prenait part à la réalisation de projets paysagistes et d'urbanisme, se tenant le plus éloigné possible de l'ombre de son (trop ?) célèbre père. Tout change à la fin des années 90 où pour la première fois, Hayao envisage de prendre sa retraite. La maison Ghibli commence dès lors à lui chercher un successeur en confiant la direction des films à de nouveaux réalisateurs comme Yoshifumi Kondo. Malheureusement, ce dernier meurt précocement en 1998 d'une rupture d'anévrisme emportant avec lui les espoirs de succession. 

Au tout début des années 2000, alors que Goro Miyazaki travaille à la construction du musée Ghibli et de ses jardins, la maison-mère lui propose d'en prendre la direction et se faisant, de rentrer au studio d'animation.  

Après Les contes de Terremer, orienté fantasy et très marqué par l'univers de son père, Goro prend avec La colline aux coquelicots un virage réaliste. 

Yokohama, 1963. Umi est une jeune lycéenne qui vit dans une vieille bâtisse au sommet d’une colline surplombant le port de Yokohama. Chaque matin, depuis que son père a disparu en mer, elle hisse deux pavillons face à la baie, comme un message lancé à l’horizon. Au lycée, quelqu’un a même écrit un article sur cet émouvant signal dans le journal du campus. C’est peut-être l’intrépide Shun, le séduisant jeune homme qu’Umi n’a pas manqué de remarquer…

Attirés l’un par l’autre, les deux jeunes gens vont partager de plus en plus d’activités, de la sauvegarde du vieux foyer jusqu’à la rédaction du journal. Pourtant, leur relation va prendre un tour inattendu avec la découverte d’un secret qui entoure leur naissance et semble les lier…

Dans un Japon entre tradition et modernité, à l’aube d’une nouvelle ère, Umi et Shun vont se découvrir et partager une émouvante histoire d’amitié, d’amour et d’espoir.

Ce film est un mille-feuille de niveaux de lecture. Chacun nous invite à porter un regard sur le Japon a différents moments de son histoire, de la Seconde Guerre Mondiale au tsunami de 2011. Ses personnages porte des messages sur la Mémoire et la Résilience. 

Contrairement au manga dont il est adapté et qui semble se dérouler de manière contemporaine à son écriture soit dans les années 80. Or, dans ce film, nous avons une date précise: 1963, en pleine préparation des jeux Olympiques de Tokyo de 1964. On en voit les vraies affiches placardées dans la ville. De la même manière, la chanson Ue o mite Aruko de Kyu Sakamoto qu'écoute la famille de Umi à la télé a réellement été un hit en 1961. Ces petits détails donne à l'ensemble une grande cohérence historique. Si l'équipe du film a choisi de placer les événements dans ces années là, ça ne peut pas être un hasard, c'est qu'ils avaient quelque chose à y raconter. 

Le passionné de paysage se fait plaisir à représenter un japon nostalgique en plein "miracle japonais", gros boom économique d'après-guerre qui entraîne une urbanisation rapide. Les représentations des villes du film, Yokohama et Tokyo, oscillent perpétuellement entre la tradition et la modernité. On montre les grands chantiers de modernisation: la ligne de train express, le tramway...Un des enjeux du film est la construction d'un nouveau foyer des élèves avec la destruction de l'ancien, pourtant chargé d'histoire...De l'autre coté, Yokohama tient plus du petit port de pêche que de la métropole portuaire avec ses bâtiments en bois traditionnels et son urbanisme en terrasses. Le choix pour les décors d'une technique de peinture proche de l’impressionnisme renforce encore le pictorialisme des paysages. Le lycée Konan fait ainsi figure d’îlot de modernité au sein de la ville avec ses lignes Art Nouveau. La communication du film a été faite autour de cette esthétique rétro comme en témoigne l'affiche teintée de jaune représentant les deux jeunes gens en uniforme vintage.

Le film s'articule autour des femmes qui le composent. Il s'ouvre sur Yumi qui prépare le petit-déjeuner pour les habitantes de la pension de jeunes filles que dirige sa famille. Elle est le pilier de cette famille, la pension reposant sur ses courses et sa cuisine malgré son jeune age et son statut de lycéenne. Elle a des rôles et des fonctions très adultes. En l'absence de sa mère (professeur à l'étranger) et après la mort de son père, elle a pour sa grand mère et sa fratrie la place de cheffe de famille. les lycéennes du film apparaissent comme étant silencieuses lors des débats politiques et leur rôle principal est de nettoyer, de rendre sa gloire d'entant au Quartier Latin, le foyer étudiant. Ainsi, elles incarne un idéal conservateur de la femme japonaise. 

La petite sœur de Umi, Sora, a un comportement moins réservé qu'elle, elle est plus proche de son personnage dans le manga. Shun la qualifie de groupie et elle ne repousse pas les avances que lui fait Mizonuma: elle représente l'archétype de l'adolescente moderne et frivole d'après-guerre. Une nuance moins conservatrice est apportée par les pensionnaires de la maison et de la mère d'Umi qui semblent toutes s'épanouir loin des hommes et dans leurs carrières: professeur, médecin, artiste-peintre...des profession assez masculines. La mère d'Umi exprime la chance qu'elle a eu de pouvoir suivre des études. 

Les adolescents de l'histoire sont nés entre 1945 et 1947, ils n'ont pas connu la seconde guerre mondiale mais ont de vagues souvenirs de la guerre de Corée. C'est durant une de ces batailles que le bateau du père d'Umi a sauté sur une mine (encore une volonté du film, dans le manga, il a disparu dans l'océan indien). Sans avoir connu la guerre, ils doivent en vivre avec les stigmates et les non-dits. Shun est ainsi orphelin de guerre. Lui et Umi vont devoir construire leur histoire personnelles, toutes aussi importantes, en parallèle de la Reconstruction. 

Sans jamais l'expliciter, le film établit une confusion entre les enfants et des soldats. Cette confusion passe essentiellement par l'école. En effet, les uniformes traditionnels japonais sont inspirés de ceux des officiers de la Marine. Cette tenue crée un sentiment d'uniformisation et de déshumanisation des élèves. Dans le manga, c'est contre l'uniforme que se battent les élèves, plus par coquetterie que par idéologie. Dans le film, il s'agit d'avantage d'une opposition entre conservateurs et progressistes et les jeunes en viennent aux mains avant d'être interrompus. La réunion des élèves se clôture sur un un chant entonné en chœur, au garde-à-vous, manière de rassurer les adultes sur la bonne tenue de l'assemblée. Le message est clair: pour les adultes, la rébellion et la politisation des jeunes est indésirable et une menace. On notera qu'il s'agit d'un chant partisan.

Les adultes ne parlent pas spontanément de la guerre contrairement aux enfants. Le traumatisme reste très présent alors qu'on n'en voit pas de traces sur les décors de la ville. C'est une guerre invisible, sur laquelle on jette un voile: il y a un déni narratif. C'est au final les non-dits sur cette guerre qui induisent un flou sur les origines de Shun et qui empêche à Umi de faire son deuil. Le traumatisme des adultes empêche la construction de leurs enfants, des générations d'après-guerre. Tout l'objet du film est la course au souvenir. A aucun moment Shun et Umi n'envisage d'ignorer ce passé à la manière de leurs aînés. Le film conte la quête de Shun qui a besoin de connaitre ses origines pour pouvoir se construire un futur, avec Umi. Ils savent que le passé peut être douloureux mais la souffrance représente pour eux une meilleure alternative que l’ignorance. 

Le film repose sur une opposition entre les partisans de la table rase, identifiés dans le film comme les adultes et ceux qui sont pour l'assimilation de ce passé, les jeunes générations. Ce conflit est incarné de manière métaphorique par deux bâtisses: la clinique Matsuzaki reconverti en pension de jeunes filles et le Quartier Latin, foyer traditionnel des élèves du Lycée Konan. Alors que les deux maisons datent de la fin de l'ère meiji (1830-1850), et que leurs occupants y sont très attachés, la clinique a su évoluer avec son temps alors que le foyer s'embourbe dans la poussière (au sens propre). Au début, la plupart des élèves sont favorables au démantèlement du foyer au motif que "nous ne sommes plus dans l'après-guerre" ce à quoi on leur répond qu'ils sont à l'image de leur élite gérontocrate. Les élèves ont une réelle conscience politique, ils sont la nouvelle génération, celle qui arrive après les plus grandes erreurs de l'humanité: la seconde guerre mondiale, les exactions de la Mandchourie, Hiroshima et Nagasaki. Sans rien à voir avec le déclenchement de cette guerre, ils ont pour charge de bâtir un avenir meilleur et de panser les plaies du pays. Il s'agit d'une charge très lourde qui n'a pas été imputée aux adolescents du manga qui, dans les années 80, peuvent "jouer à la politique" pour quelques chose d'aussi superficiel que des leaders physiquement attirants. 

Paradoxalement malgré son âge avancé, Hayao Miyazaki, en tant que scénariste, semble se placer du coté des enfants. Si on met La colline aux coquelicots en parallèle avec sa propre filmographie, il s'est souvent montré hostile à la modernisation effrénée (les dérives technologiques avec les robots du Château dans le ciel, l'urbanisation des campagnes dans Princesse Mononoké). Beaucoup de ses films se servent de légendes lointaines pour porter un regard sur le japon moderne. Auprès de la chaîne Arte en avril 2012, il confiait: "Je dis toujours qu'il faut faire des films qui rencontrent notre époque mais pas qui l'épousent. Nous sommes des enfants de l'époque dans laquelle nous vivons mais, nous devons lui lancer des défis, pas nous fondre en elle. les artistes qui collent trop à leur époque vont être évacués, comme le temps qui passe. Leurs films vont être abandonnés sur les bords du chemin. Si vous épousez votre époque, vous restez fixé à elle et vous disparaissez avec elle."

La Colline aux coquelicots embrasse cette philosophie en proposant un sous-texte qui relève de l'ultra-contemporain. Le deuxième chant des élèves s'appelle La grande vague bleue à première vue, il semble aussi être un chant d'inspiration martiale en évoquant l’insoumission. Il est porteur d'une lueur d'espoir, de résilience et de reconstruction. Contrairement à l'assemblé, le chant est ici lancé comme un élan spontané des élèves et non à l'initiative des adultes. Le message est clair: ils ont accepté l'adversité, et ils reconstruiront le pays: plus fort. Si le titre peut sembler être une référence à La grande vague de Kanagawa de Hokusai, cette chanson évoque de manière extra-diégétique le tsunami de 2011 qui a fortement impacté le tournage et est considéré comme l'un des événement les plus traumatisant de l'histoire contemporaine japonaise. 

En conclusion: nous avons notre réponse: pourquoi avoir déplacé l'action de l'histoire de 15 ans dans le passé ? Ce n'est plus l'histoire de umi, jeune fille un peu naïve se découvrant une passion pour le bad boy de l'école . C'est l'histoire avec un grand ou un petit H, d'une génération à la croisée des chemins, ceux de son pays, du monde qui s'est retrouvé changé, de leur monde à eux qui porte le germe d'un futur encore fragile et incertain. C'est un film sur l'interprétation que l'on fait de l'Histoire et sur celle qu'on a envie de livrer. C'est un film sur la mémoire, la (re)construction, de soi et des autres.

Le film recevra un accueil très chaleureux au Japon où il remportera en 2012 le prix du meilleur film d'animation décerné par la Japan Academy. En France, l'accueil sera plus timide, on reprochera notamment l'aspect fleur bleue du scénario et la pauvreté de l'animation des visages. 

 

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